Sur la vie et la carrière de Zarfin, peintre de l’École de Paris, et la situation actuelle de son œuvre

Schraga Faibich Zarfin (1899-1975), prénommé Sam dans quelques ouvrages et catalogues, est issu d’une famille juive aisée de Smilovitchi, localité de Biélorussie proche de Minsk, dont était également originaire Chaïm Soutine, son aîné de six ans. Le père de Schraga Zarfin était tanneur, et comme il n’était pas rare dans cette petite ville, c’était un homme cultivé, qui lisait Tourgueniev et Tolstoï. En 1914, Zarfin émigre en Palestine et mène une dure existence de pionnier. En 1918, il s’engage dans l’armée britannique, où il restera jusqu’en septembre 1920, après avoir suivi une école d’officier. Très tôt cependant, il s’est destiné à la peinture : il a acquis sa première formation à l’école des beaux-arts de Vilnius (1913), qu’on également fréquentée Soutine, Kikoïne et Krémègne, et à celle de Jérusalem (vers 1916). En 1920, il participe à une exposition organisée par le gouverneur de cette dernière ville : son style est alors proche du fauvisme. Il complétera sa formation à Berlin, auprès de Max Liebermann (1923), et surtout à Paris, à partir de 1924. Il expose régulièrement au Salon des Indépendants de 1925 à 1927, puis en 1930, 1933, 1937, 1940 (voir Nadine Nieszawer, Les Peintres juifs à Paris, et les catalogues conservés à la Bibliothèque Kandinski du Centre Pompidou). Il se marie en 1929 et en 1931 obtient la nationalité française. En 1932, il habite Viroflay, puis en 1935 s’installe de nouveau à Paris. Au cours de ces années, il pratique pour vivre, puis pour entretenir sa famille, des activités de peintre-décorateur : il réalise beaucoup de dessins pour tissus destinés à la haute couture, notamment entre 1933 et 1938 pour une maison fondée par une femme peintre originaire de Bessarabie, Olga Olbi, dont Edmond Rosenfeld, directeur des galeries Les Oréades (Paris, Toulouse, Luchon, Moscou), a récemment retrouvé les archives à Montréjeau (ce fonds contiendrait d’assez nombreux dessins de Zarfin). Mais il travaille également beaucoup dans ce qu’il considère comme son véritable métier, ainsi qu’il le note dans ses souvenirs recueillis par Henri Hertz (Zarfin, Éditions Pierre Cailler, Genève, 1963, p. 104) : c’est au vu de ses œuvres des années 1930 que Soutine, qu’il avait retrouvé à Paris, lui conseillera de se consacrer entièrement à sa vocation. Il est mobilisé en 1939, et après l’Armistice rejoint sa famille en province : les Zarfin se réfugient d’abord à Brive, puis à Lyon. Cependant l’appartement qu’ils ont dû abandonner à Paris, près du Parc Montsouris, est vidé par le propriétaire : la disparition de beaucoup de ses tableaux et de la plupart de ses papiers antérieurs à 1940 laisse cette période dans l’ombre. Nous savons seulement que des tableaux exposés au Salon des Indépendants entre 1925 et 1940 étaient proposés à des prix allant de 700 à 2 500 F les premières années, de 3 500 à 5 000 F. pour la dernière période [1]. La continuité de sa carrière d’artiste est confirmée par plusieurs manifestations intervenues dès 1941-1942 (alors qu’il ne s’était pas déclaré comme Juif, et avant que l’occupation de la « zone libre » et le renforcement des persécutions ne l’obligent à se cacher dans les environs de Grenoble) : expositions à la galerie Notre-Dame à Grenoble en novembre 1941, au Foyer des Artistes à Lyon, en mars 1942, à la Galerie Folklore, à Lyon également, en juillet 1942). À cette époque, il utilise surtout la gouache, dont plus tard il développera beaucoup la technique, souvent en l’associant à l’huile. Les appréciations qu’André Farcy (Pierre Andry-Farcy), conservateur du musée de Grenoble et organisateur de la première de ces expositions, ainsi que d’autres critiques, portent alors sur ses œuvres attestent qu’il bénéficie d’une pleine reconnaissance de son talent. Un critique du Temps (peut-être P. Andry-Farcy) écrit par exemple dans que dans ses toiles, les paysages, les fleurs et les figures sont « traités avec un lyrisme ardent, qui les arrache en quelque sorte à la nature, afin de les situer dans un univers de rêve, souvent âpre et violent, où les lignes sont des arabesques folles et les tons, les signes d’une matière née d’une alchimie subtile et adroite » (Le Temps, 11 juillet 1942). Après la Libération, Zarfin présente à Grenoble une exposition particulière.

De retour dans la région parisienne en 1945, il s’installe en 1947 à Rosny-sous-Bois. Au début de cette période, il mène avec sa famille une vie particulièrement difficile, après avoir perdu tous ses biens, mais il peut se consacrer entièrement à la peinture, notamment grâce à l’appui matériel qu’il reçoit de cousins d’Amérique et celui de diverses associations, grâce aussi à des envois de couleurs provenant d’amis peintres. Au cours des années 1950, il fait plusieurs séjours en Normandie et travaille notamment à Honfleur. Il effectue aussi d’assez fréquentes excusions dans la région parisienne. Vers cette époque, un changement important se produit dans sa palette, dont les couleurs se font plus denses. Au début des années 1960, il séjourne à plusieurs reprises dans les environs de Montpellier, auprès de sa fille et de son gendre, en particulier dans le petit village de Brissac, sur les contreforts des Cévennes, puis dans le Finistère, entre 1963 et 1970, et enfin en Savoie au début des années 1770.

Zarfin se manifeste peu mais participe cependant à des expositions de groupes (il recevra en 1955 un prix de la Ville de Montreuil). Il fréquente d’autres artistes de l’Ecole de Paris, tels que Aberdam, Antcher, Kikoine, Kolnik, Kremegne, Pressmane, Garfinkel..., les sculpteurs Constant et Tamari. H. Hertz lui consacre un article important dans la revue Europe en décembre 1950. Peu après, une présentation de son œuvre par le psychanalyste Ernest Fraenkel suscite plusieurs réactions, parfois critiques à l’égard d’une telle approche, comme celle de W. von Weisl, qui consacre plusieurs articles à Zarfin, notamment en 1958. En novembre 1954, la Direction générale des arts et lettres lui achète une toile (Paysage, 50 × 64, nº 24 360 ; inventaire du Musée national d’art moderne nº AM 3353 P). C’est également à cette époque que le philosophe de l’art Etienne Souriau, professeur à la Sorbonne, s’intéresse à ses œuvres, dont il donne un commentaire dans un de ses cours (La Condition humaine vue à travers l’art, Paris, CDU, 1955 ; voir également la préface qu’Étienne Souriau a écrite pour la monographie de 1963 mentionnée ci-dessous). En 1958, une trentaine d’œuvres de Zarfin sont présentées à la Maison des intellectuels, présidée par Irénée Mauguet. À cette époque, plusieurs collectionneurs constituent des ensembles importants d’œuvres de Zarfin, comme Simon Spund (Paris), Imré Haas-Pollatsek (Fontenay-sous-Bois), Jeannine Ancelle (Rosny) et surtout Paul Rempenault (Villemonble) : ce dernier possèdera à partir des années 1960 près de 90 toiles et gouaches. Notons d’autre part que d’assez nombreux tableaux acquis après la guerre se trouvent aux États-Unis, et dans une moindre mesure au Canada.

En 1963, paraît aux éditions Pierre Cailler, à Genève, un ouvrage collectif consacré à Zarfin qui réunit autour des analyses d’Ernest Fraenkel, plusieurs témoignages, notamment de Jean Cassou, d’Étienne Souriau et de Waldemar George. Cette publication suscite d’assez nombreux échos dans la presse. L’année suivante, 7 toiles et 12 gouaches, sont exposées à l’Ashmolean Museum, à Oxford. En 1966, une exposition d’œuvres de Zarfin est organisée au château de Laversine, près de Creil, à l’occasion de l’édition, à partir d’une de ses toiles, d’une lithographie vendue au profit de l’Association des maisons d’enfants. Une autre exposition de Zarfin aura lieu à Laversine en 1970, et toutes deux suscitent des comptes rendus dans la presse.

En 1971, Zarfin, qui avait déjà exposé à Saint-Denis et à Montreuil, est un des invités d’honneur, avec Bourdelle et Mauduit, d’une manifestation organisée par la municipalité de Rosny-sous-Bois, où il réside (18 tableaux). En 1975, l’année de sa mort, une galerie parisienne présente quelques-unes de ses toiles et la municipalité de Montreuil lui consacre une exposition posthume.

Au cours des années suivantes, des expositions importantes ont été organisées dans le Midi de la France, à Montpellier (Galerie du Fou, 1980), à Lunel (salle Louis-Feuillade, 1981, avec une centaine d’œuvres, en majorité des toiles), puis de nouveau à Montpellier, ainsi qu’à Sète et Béziers (salon de l’UFOLEA, 1984). Au cours de la même période, on peut noter la présentation de six œuvres à Québec (Bilan de l’art contemporain, décembre 1980-janvier 1981), une rétrospective Zarfin à Mitry-Mory (Salon de printemps, mai 1981), et des participations régulières aux Salons d’automne d’Issoudun (1982-1984). De 1982 à 1991, des œuvres de Zarfin sont également présentées à Paris (mairie du 2e arr.), à l’occasion des expositions annuelles de l’Association des Artistes, Peintres et Sculpteurs Juifs de France (APSJF) et au printemps 1987 la galerie Atlante (Paris 3e) expose plusieurs de ses toiles.

À partir de 1995, Edmond Rosenfeld, directeur des galeries Les Oréades, expose régulièrement des tableaux de Zarfin (et parfois aussi quelques dessins pour tissus), à Toulouse, à Luchon et dans diverses manifestations, à Paris et en Province (quelques œuvres ont été reproduites dans les catalogues). Plusieurs collectionneurs constituent de petits ensembles d’œuvres de Zarfin. À partir de 2000, Mme Nadine Nieszawer, expert de l’Ecole de Paris (Bureau d’art, Paris, 3e), s’est également intéressée à l’œuvre de Zarfin et a proposé plusieurs de ses tableaux en vente publique ou en privé. Une toile de Zarfin a figuré en 2003 dans l’exposition Paris-Marseille du Musée du Montparnasse (reproduite dans le catalogue). Signalons enfin un article consacré à Zarfin par Jean Pallarès dans la revue La Rencontre, publiée par les Amis du Musée Fabre, à Montpellier (décembre 2003).

Zarfin est présent sur plusieurs sites, dont :

  • Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques (ADAGP : banque d’images) ;
  • galerie Les Oréades (collection) ;
  • site consacré à l’École de Paris par le Bureau d’art de Nadine Nieszawer.

Liliane Dulac Zarfin
gedulac wanadoo.fr

[1Les chiffres cités sont ceux indiqués par les catalogues et autres documents, dans la monnaie de l’époque.